Transmettre le message – la visite de M. Macron en Hongrie

Dans les relations internationales il est très important de bien connaître le mode de pensée de l’interlocuteur. Surtout quand il vient d’un autre pays, d’une autre culture. Même quand on parle la même langue il peut arriver de ne pas parler le même langage. Et si on ne parle pas la même langue, on peut toujours s’appuyer sur l’aide des interprètes dont la tâche n’est pas facile. Ces messagers modernes doivent à la fois suivre la déclaration exprimée en une langue et en parallèle la traduire en une autre langue sans même connaître la fin de la phrase et malheureusement parfois le message change, l’essentiel disparaît. Et quand il s’agît de deux langues si différentes que le français et le hongrois il peut y avoir des oublis, des erreurs, des imprécisions.

Nous avons suivi la visite de M. Macron qu’il a effectuée le 13 décembre 2021 à Budapest. Sa journée était dense, pleine de rencontres, d’échanges et de discussions dont les participants ont donné deux conférences de presse. Ils ont partagé avec le public leur opinion, leur pensée et leur intention. Tout d’abord M. Macron et M. Orbán ont donné une petite conférence de presse de quelques minutes avant de discuter. Après l’échange bilatérale et le sommet du Groupe de Visegrad les quatre premiers ministres et M. Macron ont fait des déclarations l’un après l’autre et ils ont répondu aux questions des journalistes. M. Macron a également rencontré les représentants de l’opposition hongroise mais il n’a pas participé à leur conférence de presse.

Chaque mot a son poids, chaque mot pèse dans les déclarations, dans les questions et dans les réponses. Et il peut avoir des confusions dans la volonté ou dans l’intention de l’orateur si les mots ne sont pas traduits de façon précise, pas littéralement bien entendu parce que cela donnerait un drôle d’effet mais cherchant la meilleure solution possible. Mais pour ça il faut du temps. Nous avons écouté, réécouté, reréécouté, rere… etc. les enregistrements, écrit ce que nous pouvions entendre, parce que malheureusement il y avait des mots incompréhensibles aussi, et après nous avons traduit le texte en cherchant les expressions les plus fidèles aux originales mais qui ne semblent pas trop ‘étrangères’ non plus.

Cet article a pour but d’analyser les différences entre les déclarations originales, exprimées par les politiciens et de la traduction. Parce qu’il y en a beaucoup. Nous avons choisi les plus significatives qui ont modifié le message original.

Donc deux conférences de presses. Regardons-les de plus près.

La déclaration conjointe de M. Macron et M. Orbán :

La conférence de presse de M. Macron et M. Orbán

C’était M. Orbán qui a commencé les déclarations, après quelques phrases, la traduction s’est éloignée de ce que le premier ministre disait. Les paroles de M. Orbán : « Les journalistes européens sont toujours intéressés par la nature des relations de la Hongrie avec la France et par la nature des relations entre les dirigeant. Je voudrais clarifier que c’est le respect que la Hongrie porte vers le président Macron et puisque la France est la patrie des encyclopédistes et ils sont les meilleurs en matière de définitions, nous avons l’habitude d’accepter leur définition. Egalement celle que nous avons pu entendre de la part de M. le Président :  « nous sommes des adversaires politiques mais des partenaires européens. » Au lieu de ça, on pouvait entendre en français : « Les journalistes européens sont toujours très intéressés par les relations franco-hongroises et par quelle est la relation entre les dirigeants. J’aimerais souligner que nous, c’est le respect que nous portons vers le président Macron. Et puis comme la France, c’est le pays des encyclopédistes et que en matière de définitions ce sont les meilleurs, nous acceptons leur définition. D’ailleurs pour la dernière fois quand on s’est vu peut-être, non, non, c’est ce que vous aviez dit, alors : « nous sommes des adversaires politiques mais partenaires européens. »

Tout d’abord les journalistes ne sont pas intéressés par les relations franco-hongroise comme telles, parce que ce sujet a une histoire de plusieurs centaines d’années et elles ont connu des hauts et des bas comme chaque relation, mais ils sont intéressés par le sentiment, la volonté que la Hongrie porte vers la France, comme on pouvait entendre en hongrois de la bouche de M. Orbán. Et on peut également voir la différence dans la dernière phrase où M. Orbán n’a pas hésité quand il parlait de comment M. Macron avait qualifié leur relation.

M. Orbán continuait sa déclaration en disant : « C’est pour ça que nous appuyons la politique de défense commune d’Europe, nous appuyons l’énergie nucléaire et nous appuyons que l’Europe ait une agriculture forte. Je crois qu’il y a de bonnes chances que nous ayons des négociations fructueuses cet après-midi. » Mais on pouvait entendre en français de la bouche de l’interprète : « C’est pourquoi nous sommes là pour l’Europe pour qu’il y ait une défense commune, pour qu’il y ait une agriculture commune forte. Je pense que nous allons avoir de très belles négociations cet après-midi. »

Dans la première phrase M. Orbán utilisait le mot hongrois ‘támogatni’ qui a, dans ce contexte, trois équivalents en français : être pour, soutenir, appuyer. L’expression ‘être pour’ suggère qu’il y a un projet qui n’est pas le nôtre, ce n’est pas nous, l’initiateur mais nous sommes d’accord avec. Le mot ‘soutenir’ suppose une participation dans le projet et ‘appuyer’ suggère que soit nous sommes l’initiateur soit nous nous identifions avec ce projet. Le mot hongrois ‘támogatni’ ne fait pas la différence, c’est le contexte qui dit de quel soutien il s’agît. Nous avons choisi le mot français ‘appuyer’ parce que M. Orbán porte un très grand intérêt à ces sujets, donc il y participe et il embrasse ces initiatives.

Et la deuxième phrase montre que M. Orbán avait l’intention de faire des négociations fructueuses ce qui signifie qu’il espérait d’avoir des résultats après ce rencontre bilatérale.

Et M. Orbán finissait son intervention en se dirigeant vers M. Macron avec une très jolie expression en hongrois : « Isten hozta az elnök urat. » Dont la traduction était un simple « Soyez le bienvenue chez nous, M. le Président. » Mais ce n’est absolument pas la même chose, même si cette expression n’existe pas en français et tout à fait normal d’utiliser « soyez le bienvenue » à sa place. En réalité ‘Isten hozta’ est à-peu-près le ‘Grüßgott’ autrichien, mais littéralement plutôt ‘Que Dieu vous amène (parmi nous), M. le Président.’ Il faut dire que ce n’est pas une expression chrétienne, même les non-croyants peuvent l’utiliser, bien que c’est très rare de l’entendre de la bouche d’un athéiste. En tout cas c’est un voeux absolument positif mais vu la divergence politique qui existe entre M. Orbán et M. Macron, l’un fervent chrétien, l’autre fervent laïque, il se peut que cette petite phrase comportait un deuxième message ce qui n’était pas transmis à M. Macron.

Après, M. Macron a pris la parole et disait : « Je suis très heureux d’être parmi vous aujourd’hui à Budapest à l’occasion d’abord cette échange bilatérale… » ce qui était traduit : « Je suis très heureux d’être ici à Budapest avec vous, premièrement pour notre rencontre bilatérale… » La différence entre ‘échange’ et ‘rencontre’ : effectivement ils se sont rencontré, aucun doute, mais c’est ici que M. Macron disait quel était le but de sa visite : échanger. Ce mot existe d’ailleurs en hongrois ‘eszmecsere’ et il signifie la même chose. Quelle est la différence ?

Il y a plusieurs mots qu’on utilise quand les hommes / femmes politiques se rencontrent : échange, discussion, débat, négociation. Le premier, ‘échange’ est un dialogue qui a pour but d’échanger, présenter nos idées sur un ou plusieurs sujets sans forcément convaincre ou sans vouloir obtenir un résultat final. Le deuxième, ‘discussion’ signifie une rencontre où on parle d’un sujet de plusieurs points de vue, cherchant le meilleur mais on ne décide pas forcément quel point de vue adopter. Le ‘débat’ par contre est une rencontre où les participants exposent leur point de vue définitif, ils ne le changent plus, ils n’acceptent pas d’autres points de vue et lors du débat ils cherchent à convaincre soit les autres participants, soit le public. Et finalement la négociation est une rencontre dont le but est de chercher un compromis et décider comment continuer à coopérer ensemble pour un but commun.

Donc M. Orbán espérait une négociation avec un résultat puisqu’il disait ‘négotiations fructueuses’ mais M. Macron voulait seulement échanger. Mais si M. Orbán écoutait la traduction hongroise, la version ‘rencontre bilatérale’ ne disait rien.

M. Macron continuait : « Et donc je le redit, le premier ministre vient de le dire, nous avons des désaccords politiques qui sont connus mais nous avons la volonté de travailler ensemble pour cette Europe et d’être des partenaires loyaux. » La traduction disait : « M. le premier ministre a dit, lui aussi, il y a des désaccord entre nous sur le plan politique, mais nous sommes des partenaires loyaux et partisans de l’Europe. » Donc l’idée d’avoir la volonté de travailler ensemble et la volonté d’être des partenaires loyaux a été complètement transformée et l’expression ‘cette Europe’ n’est pas compréhensible non plus. Auparavant, M. Macron disait qu’il a ‘sa conception de notre Europe’ et ici nous ne savons pas à quoi fait allusion l’expression ‘cette Europe’, c’est à dire travailler pour cette Europe dans laquelle nous vivons ou travailler pour l’Europe selon la conception de M. Macron.

En continuation M. Macron a remercié la participation de la Hongrie dans le Task Force : « …je remercie la Hongrie pour son engagement dans le Task Force de Takuba au Mali, merci de ce soutien et de cet engagement pour lutter contre le terrorisme à nos côtés. » La traduction que nous avons entendu : « Je remercie de la participation de la Hongrie au Takuba Task Force de Mali, je remercie qu’elle se bat sous la bannière de la lutte contre le terrorisme. » Dans le discours original nous trouvons trois expression de reconnaissance : ‘soutien’, ‘engagement’ et la plus importante ‘à nos côtés’. Lutter à côtés de quelqu’un signifie la camaraderie et l’union. Mais dans la traduction hongroise on ne retrouve pas ce sentiment de communauté.

M. Macron poursuivait avec la conception de l’Europe de défense et de technologie et il concluait ses pensées à ce sujet : « Nous aurons l’occasion d’évoquer la stratégie en matière énergétique pour à la fois décarboner nos économies mais préserver cette souveraineté, moins dépendre en particulier de l’importation du gaz hors d’Europe et donc d’assumer une trajectoire nucléaire. » Au lieu de ça dans la traduction : « …nous avons pensé également à notre souveraineté énergétique et nous souhaitons faire fleurir nos stratégies, notre souveraineté énergétique en réduisant l’importation du gaz et quelque part nous partirons sur un chemin atomique. » Qu’est-ce que signifie ‘quelque part nous partirons sur un chemin atomique’ ? M. Macron disait ‘assumer une trajectoire nucléaire’. Le mot ‘assumer’ a une signification très forte en français, cela signifie que l’on est prêt de prendre les responsabilités et les conséquences de sa décision quoi qu’il arrive et il n’y a pas de recul, son engagement est définitif. Mais cette traduction : ‘quelque part nous partirons sur un chemin atomique’ suggère une totale incertitude même une incapacité de prendre une quelconque décision.

Et M. Macron continuait avec une idée qui comportait le message essentiel de sa visite : « Mais je crois aussi à deux choses : d’abord la nécessité de respecter chaqu’un des états membres dans le cadre d’une telle exigence et de comprendre comment cette tension advienne, comment ces choix peuvent se faire et de trouver par la discussion, le travail exigeant, le dialogue entre les états membres et avec les institutions en particulier la Commission Européenne mais aussi des juges européens et autres un cheminement qui permet de nous tenir tous ensemble, fidèles à notre projet et respectueux les uns des autres. » Au lieu de ça l’interprète simultanée disait en hongrois : « C’est important comment on prend ces choix et trouver le dialogue à travers des débats et des échanges avec les états membres et les institutions, surtout avec la Commission Européenne et avec des juges européens pour trouver ensemble des solutions fidèles à notre projet, trouver une solution mutuellement respectueuse. » Malheureusement la grande partie de l’idée de M. Macron n’a pas été traduite et l’argumentation a perdu de sa force. En plus pour traduire le mot ‘choix’, l’interprète a utilisé le mot hongrois ‘választás’ ce qui n’est pas correct dans ce contexte parce que ce mot signifie également ‘élection’ et vu les prochaines élections hongroises le public pouvait interpréter comme si M. Macron avait l’intention de s’informer concernant les élections. Il aurait fallu utiliser le mot ‘döntés’ qui signifie ‘décision’ et il ne crée pas de confusion dans le public hongrois. Surtout que c’était la partie la plus importante de la déclaration de M. Macron : les états membres respectent la décision de chacun mais ils travaillent ensemble pour trouver une solution commune et ils essaient de comprendre pourquoi un pays choisit un point de vue et un autre choisi un point de vue complètement différent.

La conclusion que M. Macron disait : « Voilà quelques uns des sujets que nous allons évoquer avant de rejoindre nos collègues et de pouvoir discuter dans un autre format en fin de journée des grands défis et de pouvoir préparer ensemble les prochains mois. » La version traduite : « Nous allons parler de quelques-uns de tels sujets avec M. le premier ministre et nous allons continuer dans un autre format à la fin de journée l’échange sur les grands défis dans les mois qui viennent ensemble. » Et où sont les collègues ? Les premiers ministres polonais, tchèque et slovaque ? Avec qui il faudrait discuter des grands défis et préparer ensemble les prochains mois ?

Parce que dans l’après-midi M. Orbán et M. Macron ont effectivement rejoint les trois premiers ministres et après leur échange ils ont donné ensemble une conférence de presse.

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