Élections au Canada – primaire pour la France ?

Sept mois avant les élections présidentielles en France les différents partis cherchent le candidat idéal pour affronter ou même ‘détrôner’ M. Macron qui n’a même pas encore annoncer son intention de se présenter.

Dans une atmosphère si ‘tendue’ chaque expérience peut servir à analyser les chances. Dans quelques jours nous allons avoir une réponse à la question suivante : est-ce qu’un chef d’état (dans le cas de M. Trudeau, un premier ministre) dont le nom a été lié à la gestion de la pandémie dans les 18 mois précédents, peut être capable de gagner les élections ?

Pourquoi cette question ? La population a beaucoup souffert pendant plus d’un an et demi qui est derrière nous, elle a été contrainte de rester à la maison, elle a connu la chute de ses revenues, même la perte de son emploi et si on parles des pertes, rien n’est pas comparable au pire : perdre ses proches. Et finalement dans l’espoir d’en finir avec ce cauchemar elle a été contrainte de se faire vacciner. Quelques-uns étaient même dans l’obligation, ici, en France les soignants et au Canada les fonctionnaires fédéraux.

Avec toutes ces mesures la liberté individuelle a été touchée et avec elle la démocratie. Et ce sont les politiciens qui peuvent se trouver accusés d’avoir volé à la population sa liberté et diminuer ainsi la démocratie.

Les élections tenues aux Etats-Unis l’année dernière ne peuvent pas servir de modèle puisque là-bas les différences entre les deux partis étaient si radicales que la grande question était de retourner au style de gouverner ‘classique’ ou continuer avec un leader pas tout-à-fait classique. Ils ont fait leur choix.

Au Canada l’enjeu n’est pas là, nous trouvons des candidats qui travaillent depuis des années dans la politique. Par contre la nouvelle du déclenchement des élections anticipées a suscité un fort mécontentement parmi les chefs des partis.

M. Trudeau a demandé la dissolution du parlement le 15 août de la nouvelle gouverneure générale, Mme Simon (elle a été nommé le 26 juillet dernier) et la date des élections a été fixé au 20 septembre.

36 jours de campagne pour les partis, 36 jours de réflexions pour les électeurs dans la hate et dans la précipitation. Le calendrier était si serré que les programmes ont tardé être chiffrés et détaillés. C’était le parti de M. Trudeau (Parti Libéral du Canada) qui a annoncé ces chiffres le 1er septembre, suivi par M. Blanchet (Bloc Québécois) et M. O’Toole (Parti Conservateur du Canada) le 8 septembre et M. Singh (Nouveau Parti Démocratique) le 11 septembre et c’était Mme Paul (Parti Vert) qui était la dernière à dévoiler son plan fiscal. (source : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1824737/elections-federale-programme-credible-analyse-fillion )

Le déclenchement des élections en plein été et quand le pays était en train d’affronter la quatrième vague de la pandémie a été largement critiqué par les chefs des partis politiques.

M. Trudeau argumente cependant que : « Il y a des grosses décisions à prendre en tant que pays sur comment on va en finir avec la pandémie, comment on va continuer et les gens méritent de pouvoir faire leur choix. »

Justement pour les aider dans leur choix, plusieurs débats télévisés ont été organisées, le premier par la chaîne québécoise ATV (auquel la candidate du Parti Vert n’était pas invitée parce que ce parti n’a pas de député du Québec), deux grands débats par le Groupe de diffusion des débats, le premier en français le 8 septembre et le deuxième en anglais un jour plus tard. Avant ses rendez-vous, Radio-Canada a proposé une émission inédite, une série d’entretiens avec les cinq chefs de parti.

Voici l’émission Cinq chefs, une élection en tout integralité.

Le grand débat des chefs en français a eu lieu le 8 septembre, le voici :

Et finalement le dernier débat, cette fois en anglais avec traduction simultanée en français :

Depuis plus d’un an M. Trudeau est largement critiqué d’une part à cause de les proportions des dépenses fédéraux et d’autre part parce que le gouvernement fédéral a plusieurs fois dépassé ses champs de compétences, quand par exemple l’idée a été suggérée de placer les CHSLD (équivalent des EHPAD) sous l’égide de la Loi canadienne sur la santé. Mais qu’est-ce qui a déclenché une éventuelle nécessité de nationaliser la santé ?

Tout le monde a été choqué avril 2020 et la nouvelle a fait la une quand les personnes âgés dans les CHSLD ont été découverts abandonnés pendant la première vague de la pandémie. Les soignants ont tout simplement quitté leur lieu de travail par peur d’être contaminés et ils ont laissé seuls, sans soins, sans médicaments et sans nourritures les pensionnaires. Le gouvernement fédéral était obligé d’envoyer sur place des militaires pour assurer les soins des résidents. (source : https://www.lci.fr/international/coronavirus-abandonne-en-pleine-pandemie-l-ehpad-qui-indigne-le-canada-a-dorval-quebec-2151348.html  )

Plus tard le discours du Trône 2020 prononcé par l’ancienne gouverneure fédérale, Mme Julie Payette a dévoilé que :

« En outre, le gouvernement collaborera avec les provinces et les territoires en vue d’établir de nouvelles normes nationales pour les soins de longue durée afin que les personnes âgées bénéficient du meilleur soutien possible. »

Mais Québec dit que c’est du personnel et de l’argent qui manquent pas de normes nationales, même pendant les débats le respect des champs de compétences était un point de désaccord, bien que M. Trudeau dit de toujours respecter les champs de compétences des provinces et des territoires. Pendant le débat en anglais M. Blanchet disait ne pas comprendre pourquoi des normes nationales auraient pu être meilleures que les normes québécoises et il disait : « La santé relève des provinces, un domaine de compétences qui devrait recevoir les ressources nécessaires. »

Sans doute M. Trudeau n’a pas une haute opinion sur le fonctionnement des CHSLD parce que à la question : « Qu’est-ce que vous feriez si vous devriez placer un membre de votre famille dans une telle résidence ? », il a répondu en souriant dans le caméra : « C’est la 73ème anniversaire de ma mère. Nous n’allons pas prendre cette décision, ne t’inquiète pas, maman. »

M. O’Toole à la même question a rassuré tout le monde qu’il a une grand-mère qui est là. Mais M. Blanchet a répliqué sèchement : « Certains parents ne sont pas inquiets parce qu’ils ont de l’argent. »

L’autre point sur lequel M. Trudeau et M. O’Toole se diverge est la question de la vaccination obligatoire. M. Trudeau a déjà obligé les fonctionnaires fédéraux de se faire vacciner tandis que M. O’Toole opterait plutôt à une vaccination volontaire en éduquant les gens et utiliser les autres outils contre le virus, notamment les tests et les mesures sanitaires. Il déclare être vacciné, mais dit qu’il faut respecter les décisions personnels. Et dans le contexte d’être exemplaire et avoir une équipe exemplaire Mme Anne-Marie Dussault lui a posé cette question : « Est-ce que vous nommeriez une personne non-vaccinée au poste de ministre de la santé ? » Il n’a répondu ni oui ni non, mais il a affirmé encouragé la vaccination mais respecter les décisions personnels, tout ses candidats doivent utiliser les tests ou être vaccinés.

M. Trudeau reproche d’ailleurs à M. O’Toole de ne pas pouvoir convaincre les membres de sa propre équipe de se faire vacciner, alors comment il va convaincre les Canadiens ?

M. Trudeau déclare qu’il faut « nous assurer que tout le monde se fasse vacciner. C’est ça qui nous permettra d’émerger. Et nous ne pourrons pas régler les problèmes économiques tant que nous ne pourrons pas émerger de la pandémie. » Mais il ne précise pas de quelle manière il souhaite obtenir une vaccination totale du pays, par éducation, par la force, est-ce qu’il veut éventuellement obliger toute la population de se faire vaccinée ? Comme il reste flou sur cette question certains peuvent craindre le pire. Hypothétiquement parlant une éventuelle centralisation et une vaccination obligatoire pour tout le monde ne seront pas des mesures radicales, vues comme un dérive vers un système autoritaire ?

Aujourd’hui donc beaucoup d’hommes politiques, surtout au Québec craignent une éventuel intention de centralisation de la part de M. Trudeau.

Donc M. Trudeau a annoncé les élections anticipées par ces mots :

Ces derniers mois avec la crise sanitaire la rhétorique de M. Trudeau a un peu durci, cette phrase : « Les Canadiens iront donc aux urnes le 20 septembre. » peut provoquer des mécontentements. Ce n’était peut-être qu’une constatation de la part de M. Trudeau mais après 18 mois de restrictions de la liberté individuelle ça sonnait comme une obligation et certains peuvent être très sensibles à la moindre contrainte. Dans une démocratie il faut bien définir les tâches, au Canada par exemple le premier ministre a le droit de demander au gouverneur général (dans ce cas à la gouverneure générale) la dissolution du parlement et demander poliment ses concitoyens d’aller aux urnes mais ce sont les citoyens qui ont le droit de prendre la décision d’y aller ou… pas. Tout le monde a sa tâche précise pour faire fonctionner la démocratie. D’autant plus que la vote n’est pas encore obligatoire au Canada même si lors des élections 2019 l’idée a déjà était suggérée comme éventuelle solution au problème de participation qui baisse constamment. (source : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/661634/vote-obligatoire-pays-comparaison-canada )

L’autre ‘favori’ de ces élections, M. O’Toole, candidat du parti conservateur assure les provinces de respecter ses champs de compétences et donner de l’argent sans conditions. M. O’Toole est devenu chef du parti il y a un an, alors c’est sa première campagne, ancien militaire, devenu avocat d’affaire et député, il a été également ministre des anciens combattant pendant quelques mois avant l’arrivée au pouvoir de M. Trudeau. Donc il a certaines expériences dans la politique, mais est-ce que son programme est fiable ?

L’autre enjeu majeur est la relance économique. Le Canada est un pays riche, membre du G7, mais malheureusement sa richesse se repose sur le pétrole. Le Canada possède l’une des plus grandes réserves pétrolières du monde et cette réserve se trouve en Alberta. Mais c’est un pétrole dont l’extraction est extrêmement toxique, polluante et qui consomme une quantité immense d’eau parce que le pétrole se trouve dans de sables bitumineux. Après l’extraction, le pétrole est transporté par des oléoducs aux Etats-Unis. Il existe des projets de construire plusieurs oléoducs à travers le pays vers Québec par exemple. Et la réserve est si grande que le Canada peut augmenter même doubler l’exploitation de son pétrole mais en augmentant l’exploitation, son émission de gaz à effet de serre augmente également. Et c’est très inquiétant parce que le Canada réchauffe plus vite que le reste du monde, cet été on mesurait presque 50 degrés en juin.

Alberta joue donc un rôle primordiale dans la relance économique du pays. Mais quelles sont les relations des deux candidats favoris avec l’Alberta ? M. O’Toole, candidat du parti conservateur est nettement plus favorable en Alberta et non seulement parce que l’année dernière il a fait son jogging dans un t-shirt avec une inscription ‘I love canadien oil and gas’. Lors des élections de 2019 son parti a littéralement effacé de la carte d’Alberta le parti libéral qui ne pouvait obtenir aucune place de cette province. ( source : https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lections_f%C3%A9d%C3%A9rales_canadiennes_de_2019 )

Dans cette campagne M. O’Toole promet diminuer l’émission de GES mais il déclare également que « les emplois à Alberta sont très importants. On doit rétablir la confiance dans l’ouest, l’oléoduc Trans Mountain est très important. » Dans son programme il assure : « Les conservateurs du Canada reconnaissent l’immense contribution du secteur énergétique et de ses travailleurs au pays. Contrairement à Justin Trudeau, qui veut éliminer progressivement le secteur et ses emplois, nous allons soutenir le secteur énergétique en tant qu’élément essentiel de notre économie. » (page 34) et il détaille comment sur les pages 34-35. Donc il a l’intention de garder forte l’industrie pétrolière du pays en réduisant l’émission du GES pour pouvoir remplir les objectif visés l’Accord de Paris sur le climat. Selon la science d’aujourd’hui c’est contradictoire et impossible sauf si M. O’Toole connait une nouvelle invention qui diminue l’émission des matières toxiques lors de l’extraction du pétrole de l’Alberta. ( source : https://cpcassets.conservative.ca/wp-content/uploads/2021/09/08200647/56e6b8ac5a32819.pdf )

En ce qui concerne M. Trudeau, sa relation avec Alberta laisse à désirer, nous avons déjà mentionné le résultat désastreux des élections 2019 pour son parti dans cette province. Dans son programme le pétrole et l’industrie pétrolière ne sont mentionnés que dans la chapitre cinq ‘Un avenir plus propre et plus vert’ et uniquement dans le contexte de restrictions. « Un gouvernement libéral réélu s’engage à veiller à ce que le secteur pétrolier et gazier réduise ses émissions au rythme et à l’échelle nécessaires pour atteindre l’objectif de la carboneutralité d’ici 2050, avec l’introduction de cibles sur 5 ans pour atteindre cet objectif. De plus, la réduction de la pollution commence par s’assurer que la pollution du secteur pétrolier et gazier ne dépasse pas les niveaux actuels. » (page 52) ( source : https://liberal.ca/wp-content/uploads/sites/292/2021/09/Plateforme-Avancons-ensemble.pdf )

En dehors de ses deux sujets, d’autres thèmes ont été également abordés comme par exemple la pénurie de main-d’oeuvre (800 000 postes vacantes), accès au logement, le coût de la vie et finances publiques (l’inflation cette année a atteint 3,7%, un record un 10 ans) et la réconciliation avec les peuples autochtones. Nous n’avons pas analysé ces sujets dans cet article malgré leur importance et nous n’avons pas non plus cité les déclarations de M. Singh et Mme Paul en essayant de nous focaliser sur les deux candidats favoris.

Mais après avoir suivi l’évolution de la campagne électorale nous avons l’impression que ces élections vont se jouer sur l’équilibre, le.a candidat.e qui sera capable d’assurer l’équilibre entre :

  • pouvoir fédéral – champs de compétences des provinces et des territoires ;
  • relance économique – abaisser les dépenses fédérales (si les dépenses augmentent, le déficit augmente avec) ;
  • augmenter la richesse du pays – abaisser l’émission du gaz à effet de serre (dans le contexte d’extraction du pétrole) ;
  • les divers nations (canadiens anglophones, québécois francophones, les différentes nations indiennes).

aura la plus grande chance d’obtenir la majorité.

Dans quelques heures le soleil se lève au Canada et les élections commencent. Nous saurons au plus tard dans cinq jours – le dépouillement des votes par correspondance peut provoquer un retard – quel programme, quel parti, quel chef a pu convaincre les Canadiens. Et nous saurons également quel est l’impact de la gestion de la pandémie sur la décision des électeurs.

Et quelle conclusion tirer de cette aventure ‘anticipée’ ? Eh bien que chaque parti ait un programme électorale chiffré en réserve et que les citoyens soient toujours bien préparés à fureter parmi ces programmes, même sous le soleil dans la canicule.

Parce qu’on sait jamais que la prochaine fois quel politicien aura l’idée de génie de solliciter les gens aux urnes à l’improviste.

Note : M. Trudeau en réponse à la question de M. Patrice Roy « Est-ce que vous regrettez cette campagne qui n’est pas tellement désirée par les Canadiens ? » il a répondu avec incompréhension sur le visage : « Non. » Et à la question suivante : « C’est votre troisième campagne fédérale M. Trudeau, peut importe le résultat, est-ce que ce sera la dernière ? » Avec une plus grande incompréhension : « Non, pas nécessairement. »

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